Extrait du roman Nauranéüs le messager des Ancêtres

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LES HOMMES TATOUÉS

Madison, Wisconsin

Le nez de la voiture était en accordéon : l’impact avait projeté l’automobile au fond du fossé. Une fumée bleutée s’échappait du moteur, et des odeurs d’essence émanaient de la carcasse. Deux hommes cagoulés l’empoignèrent par les épaules pour l’extraire brutalement de sa prison de métal aux portières renfoncées. Jennifer Saint-Cleerc revint à elle lorsqu’une violente gifle réactiva ses sens.

Positionné de manière à rudoyer la jeune femme contre la tôle froissée, l’un des voyous, grand et à l’ossature frêle, avait le bras tatoué d’un manche d’épée. Il sentait le tabac et la bière.

Au même moment, on entendit le téléphone de Jennifer, la sonnerie semblait provenir de l’intérieur de la voiture. Désespérée, elle eut une pensée pour Julian.

L’homme la tenait à la gorge et criait :

― OÙ SONT LES DOCUMENTS DU NOTAIRE? PARLE, PETITE GARCE!

― Son sac est juste là, laisse-moi le temps de le fouiller, précisa son acolyte. Je pense avoir trouvé son téléphone.

Le second voyou, aussi maigre que son complice, était toutefois moins grand. Il effectuait des gestes brusques et rapides. Un coin de chandail rouge dépassait de sa veste noire. Il arracha le sac des griffes de son complice et retira le téléphone.

Les yeux exorbités par la peur, tremblante et contenant à peine une forte envie d’uriner, Jennifer crut reconnaitre la voix de l’un des deux hommes.

D’un ton grossier, l’agresseur sentant le houblon insista :

― Où sont les documents? Tu arrives de chez le notaire, et nous voulons tout savoir, sale garce. Qu’est-ce que la vieille folle t’a légué?

― Grand-mère?

Jennifer avait le visage crispé par la terreur. Elle ne se doutait pas que l’on puisse détester la gentille Lucia. L’homme approcha sa bouche de l’oreille droite de sa victime. D’aussi près, Jennifer put sentir son haleine putride.

― Je crois que tu n’as pas compris mon message. Je te conseille de ne pas m’obliger à le dire une seconde fois.

Le voyou resserra son emprise. La jeune femme eut du mal à respirer. Elle peina à lui répondre et murmura :

― Elle m’a laissé la maison… et la voiture.

Les entrailles enroulées sur elles-mêmes, elle montra le tas de ferraille.

L’agresseur au chandail rouge vérifia les appels effectués à partir du portable de Jennifer et l’interrogea :

― Rien d’autre, certaine? Nooonnn, je ne te crois pas!

Il la menaçait d’une voix haineuse et la fixait dans les yeux à travers les orifices du tissu de sa cagoule. Jennifer, étouffée par les larges mains de l’autre voyou et prise de panique, bafouilla une poignée de mots.

― C’est de l’argent que vous voulez?

― Tes quelques centaines de dollars, tu peux te les mettre où je pense, cracha celui qui la retenait prisonnière. Oublie cette pourriture de maison et cette carcasse de tôle fripée. Qu’est-ce que la vieille t’a légué? Réfléchis!

Il sortit une arme blanche, un couteau aiguisé depuis peu, d’un étui porté à sa ceinture. La lame de trente centimètres aurait impressionné n’importe quel brigand.

― Tu n’as pas reçu des documents du notaire? Tu sais, le genre d’enveloppe avec de vieux papiers à l’intérieur? Arrête de m’énerver, la conne, sinon…

― De vieux papiers, insista le plus petit malfaiteur. Je fouille la voiture une seconde fois. Toi, petite garce… Tu ne perds rien pour attendre! Nous n’avons pas toute la journée!

Un véhicule utilitaire sport de couleur sombre arriva en trombe. Un vieillard à l’abdomen rebondi en descendit d’un pas lent. Il s’appuyait sur une canne en bois au manche recourbé. Tel un politicien, il était habillé d’un chic costume noir, et des souliers en cuir verni complétaient l’ensemble. Il représentait sans nul doute une figure d’autorité.

Il boita jusqu’à elle, tête découverte, accompagné d’un troisième homme cagoulé. Même en voyant son visage, elle ne put identifier l’homme au front fuyant et aux os angulaires. Il portait une petite barbiche à la japonaise qui ne lui allait pas du tout. Ses arcades sourcilières lui donnaient un air frondeur et agressif, tandis que la partie supérieure de ses joues pointues attirait le regard sur ses iris d’un bleu fumé. Il avait l’aspect d’un maniaque, d’un être fanatique et imprévisible.

D’aussi près, elle put sentir l’odeur acidulée de la vengeance. Il prit la parole, non sans se racler auparavant la gorge et propulser un crachat au sol. D’une voix malveillante, il commença :

― En ce moment, ma chère enfant, le manoir de ta grand-mère est fouillé de la cave au grenier. Si tu nous révèles où tu as caché ce qu’on cherche, je n’ai qu’un coup de fil à passer et tu trouveras ta maison dans un état, disons… convenable. Bon. Oui, il va y avoir du ménage à prévoir chez toi. Mes petits gars ne sont pas délicats. Comprends-moi, petite : je suis convaincu que cette coquine de Lucia a quelque chose qui m’appartient de droit.

Il marqua une pause et frotta la paume de sa main sur le pommeau de sa canne en un mouvement presque érotique.

Jennifer savait ce qu’il cherchait et fut traversée d’un frisson de terreur. Quelque chose de grave se préparait : ils portaient tous le tatouage de l’épée.

Deux choix s’offraient à elle : se taire lui paraissait une décision qui mettrait sa vie en danger, mais révéler l’emplacement du document serait un geste lourd de conséquences.

Désespérée, elle eut une pensée pour Julian. Au même moment, son téléphone sonna dans la main du voyou. Il sursauta et faillit l’échapper.

― Ton petit ami, lâcha-t-il d’un rire diabolique. On le laisse patienter? Nous n’en avons pas fini avec toi…

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