Théobald Antariuus Proculus (Le Prophète)

Théobald Antariuus Proculus est un sage, un mage, un prophète.

Il parle parfois une langue ressemblant au latin. Il a le dos recourbé, et sa main droite s’appuie sur un bâton de marche récupéré dans un arbre tordu.

Il porte un costume d’une autre époque, une dalmatique. Dans la trame de l’épaisse étoffe bleu foncé qui le recouvre, on distingue des fils d’or.

Il dégage des odeurs d’encens. Malgré son âge, il se déplace avec grâce.

Son apparence ténébreuse lui donne un air effrayant. Il a le regard glacial, noir et intemporel. Sa bouche mâche sans répit un tabac imaginaire.

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Nous étions à la fin d’août de l’an de grâce 1100.

Imaginez-moi tel que je vous suis déjà apparu : un vieil homme boiteux vêtu d’une longue dalmatique bleu nuit. J’avançais avec difficulté à contresens de dizaines de moines qui se dirigeaient vers la chapelle du château du roi Féléonon Holérique de la Verdure. À cette époque, il me logeait et, en contrepartie, j’assumais les rôles de prophète et d’apothicaire. Ce souverain, que le pouvoir a rendu fou, avait pour philosophie de refouler et d’interdire tout acte jugé scientifique, acte qui menait l’accusé à une mort certaine.

Les sept cloches de bronze appelaient les fidèles et, à cette heure, cela ne présageait rien de bon. Les hommes de Dieu croisés dans le couloir dégageaient une aura de crainte et d’effroi. Ils cachaient leur visage sous leur capuchon. Aucun d’eux ne leva les yeux pour me saluer, moi, le vieillard de la tour d’angle, aussi nommée la tour au corbeau.

À cet instant, leur attitude répondit à mon questionnement provoqué par mes cauchemars des nuits précédentes.

Je devais fuir.

Puis, l’un d’eux s’est discrètement éloigné du groupe pour me chuchoter : « Nous sommes appelés en entretien particulier. Le roi réclame nos avis. J’ai entendu entre les branches qu’il a l’intention de vous ordonner de concocter une potion néfaste à jeter dans les puits des villages voisins.

― Hum?

― Oui… Et lorsque les pauvres bougres malades chercheront le remède, nous leur fournirons, bien entendu, contre leur maigre bien. Je vous préviens afin que vous puissiez vous y préparer. Bon, je dois rejoindre les autres. J’en suis désolé pour vous… »

Sur ces dernières paroles, le moine retourna vers ses semblables sous le bruissement de ses habits.

Il avait lu dans mon regard. Moi, Théobald Antariuus Proculus, je n’accepterais jamais d’être l’instigateur d’un génocide.

Je terminai donc ma traversée du long couloir pierreux. Devant la massive porte verrouillée de mon atelier privé, je me mis à trembler. J’introduisis ma clé avec peine et poussai sur la poignée d’un geste lent. Le grincement des gonds rouillés annonça ma présence. Je jetai un œil inquiet à travers l’espace entrebâillé. Je pus constater l’absence de mon apprenti et entrai, les jambes affaiblies par la peur.

Je verrouillai derrière moi et exhalai un long soupir, soulagé de bénéficier des quelques minutes nécessaires à mon départ définitif, planifié depuis quatre lunes.

Nauranéüs Le-messager des Ancêtres