Extrait de Nauranéüs – Le Second Mécanisme – Chapitre LA VILLA

LA VILLA

Deux jours plus tôt

Un ciel rosé éclairait Pointe-Espoir. Jennifer s’était levée avant l’aube. Un café à la main, elle admirait l’horizon marin. Sur la plage, une élégante cavalière passa au petit galop. Les grains de sable humides projetés par les sabots de sa monture miroitaient dans les premiers rayons du soleil levant. À leur vue, un groupe d’oies sauvages prit son envol.

Julian entra par la porte avant. Il hocha la tête d’un air dégoûté. Il empestait l’eau croupie et s’était en partie dévêtu dans le garage pour ensuite jeter ses vêtements dans une cuve et les brûler. Sans dire un mot, il s’était dirigé vers la douche.

Jennifer caressa sa nuque et soupira. La dure réalité venait de la rattraper et de percer sa bulle de rêve. Son visage se durcit, et un pli soucieux barra son front.

Les jours précédents avaient été pénibles.

Elle aspira une grande bouffée d’air et relâcha un long soupir avant de s’approcher de la table. Elle jeta un regard sur le livre sacré découvert la veille et souillé du sang des Cerbères du Silence.

Des échos de sa lecture résonnaient encore à ses oreilles.

« À présent, laissez-moi vous expliquer le manuscrit. Vous tenez entre vos mains un manuscrit d’une grande sagesse et d’une noblesse qui vous correspond, mais sachez que sa technologie vous dépasse et que tout vous sera expliqué le moment venu. Ce manuscrit fut écrit il y a de cela un nombre incalculable d’années, et ses paroles s’adaptent à l’époque de celui qui le lit. Ne vous fiez pas à son apparence : il reflète l’imaginaire de son nouveau propriétaire. Il peut s’occulter puis réapparaître, glisser vers le passé puis revenir au présent. Chère Élue, nous nous sommes assurés d’une chose : les manuscrits contenant les douze sagesses ne peuvent être détruits, puisqu’ils n’existent que pour vous. Ils ne peuvent être volés, puisqu’ils vous sont fidèles. Ils ne peuvent être révélés que par vous, Élue, puisque vous seule pouvez les lire. Ceci est la vérité. »

Jennifer afficha un visage inquiet.

La porte de la salle de bain s’ouvrit, et Julian sortit, vêtu d’une tenue décontractée. Il se racla la gorge.

― Crois-tu au retour de monsieur Théobald McRayeer? demanda-t-il.

― Je ne sais plus. Il nous a chaleureusement accueillis pour ensuite disparaître sans laisser aucune trace. En plus, personne d’autre que nous ne l’a vu. Un vrai fantôme!

― Ouais… Quand nous sommes revenus, la maison semblait inhabitée depuis un mois. Je n’y comprends rien.

― Tu t’en es débarrassé? lança-t-elle sans préambule.

― Ne pense pas à ça. Je t’ai dit que je m’en chargeais. On change de sujet, OK? Tu viens de perdre ta grand-mère, tu as hérité de deux propriétés en une semaine, on a tenté de te tuer et tu as la responsabilité de transmettre une sagesse millénaire à l’humanité. Tu n’as pas envie de te reposer, de prendre un peu de recul par rapport à tout ça?

― Prendre du recul? Tu veux dire : reculer dans le temps! Ce qui s’est passé dans les dernières semaines est illogique et irrationnel. Sincèrement, je préférais ma petite vie d’avant… Crois-tu qu’on est en sécurité ici? interrogea-t- elle d’une voix anxieuse.

Julian ne répondit pas. Il alluma la télé.

― J’ai revu le corbeau, avoua-t-elle. Tôt ce matin, il s’est perché sur le mélèze derrière la maison. J’ai eu l’impression qu’il me regardait.

― Il n’y a pas qu’un seul corbeau sur terre!

― Je sais, mais celui-là a quelque chose de spécial dans le regard. Cette fois-ci, j’ai pris le temps de l’observer avec les jumelles. Ses yeux sont étranges. L’un est brun et l’autre semble bleu. S’agit-il d’un simple reflet de lumière? Tu as faim?

― Non, affirma-t-il. Je suis debout depuis l’aube. J’ai seulement envie d’un café.

― Je te comprends. Avec ce qu’il y avait au sous-sol…
Julian augmenta le son du téléviseur.
Le téléphone portable de Jennifer sonna. Elle jeta un bref coup d’œil sur l’afficheur numérique.
― C’est Dean, dit-elle.
― Tu fais bien de ne pas répondre. Moins il en saura et mieux ce sera. Si c’est lié à l’université, il laissera un message. Salaud d’historien!

― Je suis d’accord, Julian. Je n’ai pas envie de lui parler pour les raisons que tu connais.

― Je suis de ton avis. Je demeure convaincu qu’il a quelque chose à voir avec les Cerbères du Silence.

La sonnerie du téléphone se fit entendre de nouveau.
Jennifer éteignit son portable.
Seuls les bruits de la télé remplirent la pièce.
Les circonstances s’étaient enchaînées de façon étrange. Celui à qui elle avait offert sa confiance, Dean Ruushwilde, son enseignant, les avait trahis. Enfin, c’est ce que Julian affirmait. Jamais elle n’aurait imaginé un seul instant que Dean ait pu faire partie du complot et elle n’y croyait toujours pas malgré les nombreuses coïncidences qui s’accumulaient contre lui.

Jennifer s’éloigna en silence et en profita pour écouter sa boîte vocale. Deux messages avaient été enregistrés par Dean.

« Bonjour mes amis voyageurs. J’espère que vos découvertes gaspésiennes en valaient le déplacement. En ce qui me concerne, des vagues de déception de ne pas avoir été convié à vous suivre me montent encore à la gorge. »

Elle leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir teinté de remords et de culpabilité. Elle écouta le second message.

« J’oubliais… L’université sera fermée deux semaines supplémentaires. Les travaux sont majeurs, et la décontamination due à l’explosion prend plus de temps que prévu. Rien ne vous presse. Profitez bien de votre séjour. »

Jennifer afficha un vague sourire au coin des lèvres.
― Tu m’accompagnes? Je vais marcher sur la plage, lança-t-elle à Julian.
Il était inquiet et préoccupé. Il semblait avoir vieilli prématurément de quelques années.
― Hé! Julian Hawlskings, tu viens?
― Oui, oui, j’arrive, dit-il d’un air distrait.
Sous leurs pas, les planches centenaires de la villa crièrent leur vieillesse. Le soleil avait réchauffé le plancher. Jennifer, pieds nus, enfila ses sandales. Près de la porte, un miroir en forme de bouée de sauvetage lui renvoya l’image d’un visage aux yeux cernés.

― L’université sera fermée deux semaines de plus. ― Comment?
― J’ai dit que l’univ…

― L’université sera fermée deux semaines de plus… Oui, j’ai pigé… Excuse- moi, j’ai la tête ailleurs. Qui te l’a appris?

― Le message de Dean. Écoute, Julian, je suis consciente des risques que tu as pris en allant jeter ce…

― Chut! Tu es folle! Ne parle pas de ça dehors. N’importe qui pourrait t’entendre. C’est fait. C’est tout.

― C’était la meilleure chose à faire.
― Je suis d’accord avec toi. Alors, changeons de sujet.

***

Julian et Jennifer marchaient en silence sur la plage depuis un quart d’heure lorsque le téléphone portable de Jennifer vibra dans sa poche.

― Je t’ai vu l’éteindre, lui reprocha-t-il.
Il bascula la tête vers l’arrière d’un air irrité.
― Oui, mais je l’ai réactivé pour vérifier ma messagerie.
― C’est lui? C’est Dean? cracha-t-il d’un ton agressif.
― Oui. Je croyais qu’il m’avait dit l’essentiel. Que peut-il vouloir? C’est peut-être important. La maison de Lucia…
― Arrête de t’en faire. Que peut-il arriver de pire que le saccage qu’ils ont laissé avant de partir?
― Que tu sois d’accord ou non, je vérifie, lança-t-elle.
Julian, affichant un visage frustré, accéléra le pas. Ses pieds nus s’enfonçaient dans le sable roux et projetaient de fins jets derrière lui. Il s’éloigna en direction d’une pointe rocheuse.

Jennifer écouta une troisième fois sa messagerie.

« Bon. Tu ne réponds pas et tu ne donnes pas suite à mes appels. Ta pile est- elle à plat? J’ai effectué des recherches. Tu n’en croiras pas tes oreilles. Il existe, en France, une tapisserie murale tissée il y a plusieurs centaines d’années et qui représente une scène familiale assez étrange : une dame de compagnie assise par terre dans un champ. Elle est avec les enfants d’un couple royal… »

Les paroles de Dean furent interrompues par le manque d’espace numérique disponible.

Jennifer enfonça quelques touches et poursuivit son écoute.

D’un débit de voix accéléré, Dean avait laissé un dernier message.

« Je te conseille d’augmenter la capacité de ta boîte vocale à ton retour… Bon, la tapisserie en question est essentielle à tes recherches, crois-moi. En arrière-plan, derrière la dame de compagnie, on voit le roi et la reine. Mais ce n’est pas tout. Le truc affiche les lettres L.G.D.M. et serait hanté. Et, chanceuse que tu es de me connaître, cette tapisserie se trouve au château des Champis, qui appartient à de vieux amis à moi… Rappelle-moi, c’est vraiment important. »

Jennifer analysa la situation un moment.

Dean semblait sincère dans ses intentions de l’aider dans ses recherches, et son intuition lui chuchotait d’avoir confiance en lui.

À l’horizon, Julian lançait nonchalamment des galets plats à la surface des vagues.

Elle retira ses sandales et s’approcha de lui d’un pas timide. Ses orteils s’enfonçaient dans le sable réchauffé par les rayons solaires. Sur sa route, elle ramassa quelques coquillages et une petite pierre d’une blancheur exceptionnelle.

― Je dois aborder un sujet délicat avec toi, avoua-t-elle. Tu participes à l’aventure autant que moi et…

― Bon. Je devine. Encore des découvertes spectaculaires de la part de ce foutu professeur.

― Oui… Mais ce sont de vraies pistes, cette fois.
― Et tu le crois! s’écria Julian d’une voix contrariée.
― Ce que je crois, surtout, c’est qu’il est préférable qu’il ne se rende pas compte que l’on doute de lui… Eh oui! Que ça te plaise ou non, son histoire de tapisserie tient la route! Regarde les photos qu’il m’a envoyées par messagerie…

Julian y jeta un regard rempli de suspicion.

― Écoute, te souviens-tu de la signature de l’inconnue derrière les images des monolithes?

― Essaies-tu de dire que c’est ton ancêtre qui aurait aussi tissé la tapisserie? demanda-t-il.

― Il ne l’a peut-être pas fabriqué, mais ses initiales sont là.

― Ouais… Il y a quand même un faible pourcentage que ces propos soient vrais, avoua Julian.

― Je connais sa passion pour l’histoire; je suis certaine qu’il a vraiment fait ces recherches.

― Évidemment qu’il a cherché des infos! ajouta Julian. Et c’était dans son intérêt! S’il est de mèche — et j’en suis convaincu — avec les monstres qui ont essayé de te tuer en voiture, il était hors de question pour lui d’abandonner si vite.

― Oui, je sais que les apparences sont contre lui, mais je ne suis pas persuadée de sa culpabilité.

― Tu n’en as pas assez vu? Que te faut-il de plus?

― C’est ma petite voix intérieure qui me chuchote de lui faire confiance… Je n’y peux rien.

― On retourne à Madison, alors? s’informa Julian. Moi qui envisageais de m’équiper d’une canne à pêche.

― Nous reviendrons, voyons! J’adore cet endroit autant que toi. Ce paysage à couper le souffle, ce calme gaspésien et monsieur Théobald qui repassera sûrement pour nous visiter…

― Je ne savais pas que tu avais hâte à ce point d’aller ramasser le désordre de ces pourris.

Jennifer pinça les lèvres. « À quoi bon lui répondre? » pensa-t-elle.

Depuis tôt ce matin, Julian avait changé, et son attitude s’était durcie. Il avait dû se résoudre à faire ce qu’aucun homme honnête ne devrait envisager un jour.

Jennifer laissa son regard inquiet vagabonder vers l’horizon qui surplombait le royaume de Neptune.

Julian prit sa main dans la sienne et soupira avec amertume.