Extrait de Nauranéüs – Le second mécanisme – Chapitre L’HOMME TATOUÉ

L’HOMME TATOUÉ

Le Cibèlus affrontait les vagues déchaînées depuis près de quatre heures. La houle provoquée par la tempête agitait le chalutier qui, une heure auparavant, avait failli être renversé par une lame de fond. Le capitaine Pesseley, inquiet, naviguait prudemment et espérait rejoindre le quai de Miscou avant que la mer ne l’avale.

À bord du bateau, une cargaison inhabituelle attendait d’être livrée aux autorités.

Avant que le mauvais temps s’installe sur la baie des Chaleurs, l’équipage du Cibèlus, en remontant ses filets, avait fait une découverte insolite : un cadavre. Surpris par la tempête, les marins avaient été contraints de rebrousser chemin en vitesse.

Leur « butin » avait bouleversé le capitaine Pesseley. En quarante ans de pêche côtière, ce navigateur aguerri n’avait jamais rien vu de semblable; généralement, ses trouvailles désagréables se limitaient à de vieux objets ou, dans les pires cas, à des animaux marins empêtrés dans les mailles de son chalut.

Le brave homme avait avisé les autorités par radio, et son arrivée était attendue avec impatience par les insulaires. Le quai de la petite île située au nord-est du Nouveau-Brunswick était bondé de curieux et de quelques policiers.

Beaucoup d’interrogations flottaient dans l’air vaporeux et salin. Des veuves espéraient avoir l’occasion d’élucider la disparition de leurs conjoints, marins de profession. Les familles des pêcheurs réalisaient la précarité de la vie et se hâtaient de revoir leur figure paternelle.

Pour cette population de moins de huit cents habitants habituée à une existence paisible, le quotidien venait de pivoter à cent quatre-vingts degrés.

La foule s’agita sur le quai lorsqu’un enfant aperçut la coque du bateau avancer sur les flots. La dernière heure de navigation parut une éternité à l’équipage, et les retrouvailles furent chaleureuses.

Les autorités s’empressèrent de récupérer le cadavre.

Sur un avant-bras que les bestioles marines n’avaient pas encore déchiqueté, on distinguait les restes de ce qui ressemblait au tatouage d’une épée.

La découverte fit vite le tour du monde grâce aux réseaux sociaux et à Internet, et il se passa à peine un jour avant que les Acadiens ne voient débarquer chez eux des hommes vêtus de noir et chaussés de souliers vernis. Les villageois eurent droit à des interrogatoires menaçants, et la crainte de ces étrangers s’installa sur le paisible village en bord de mer.